CHAPITRE 2
En feuilletant ces nombreux dépliants sans le moindre intérêt, je continuais de réfléchir à ce que j'allais faire. Qu'allait devenir notre couple, à Stéphane et à moi? Dépourvu de toute ma raison, j'ai décidé que j'allais aller le voir. Et ce, pour savoir si ce qu'il m'avait dit était une mauvaise blague ou bien si sa mémoire faisait vraiment défaut.
Je me suis dirigé lentement vers notre chambre. Un superbe nid d'amour douillet qui semblait nous appeler tous les soirs pour recréer une union sublime. En entrevoyant l'embrasure de la porte, j'ai pris mon souffle et je me suis apprêté à franchir celle-ci. Malheureusement, avant de la traverser, j'ai eu une certaine réticence. Je me suis accolé au mur pour réfléchir encore à quelques détails. Je me demandais ce qui se passerait si, en traversant cette porte, je retrouvais un Stéphane encore plus confus qu'il l'était tout à l'heure. Qu'allais-je donc faire si tel était le cas ? Je me demande bien quelle réaction je devrais adopter. Perdu dans mes pensées, j'ai fermé les yeux. Je revoyais nos quelques moments où nous nous sommes embrassés et enlacés jusqu'à ce que nous ne soyons plus capables de nous séparer l'un l'autre. Je rouvris les yeux. Déterminé, je me suis tourné vers la porte entrouverte et je l'ai franchie.
Rien. Personne ne se trouvait dans cette pièce qui, sans la présence de mon cher amoureux, semblait froide et obscure. Puis, pris d'un frisson, j'ai regardé partout autour de moi. Tout pouvait me rappeler Stéphane. Je touchais le lit encore défait. Je caressais nos draps de satin. La texture de ceux-ci me rappellera toujours la moiteur de notre peau quand, moi et Stéphane, nous faisions l'amour farouchement. Des images de douceur me revinrent alors à la tête. Pour me distraire, j'ai décidé de faire le lit. Mais, quelle surprise ai-je eue lorsque j'eus terminé de placer les draps convenablement sur ce matelas si droit. Sur la table de chevet, de mon côté du lit, se trouvait une feuille repliée plusieurs fois sur elle-même. C'était écrit de la main de Stéphane et elle m'était adressée :
Cher Cédric,
je ne sais pas si je peux vraiment te dire des mots doux ou bien si je dois t'être éternellement reconnaissant, mais ma mémoire fait malheureusement défaut et je ne sais pas qui tu es, ni qui je suis. Je suis affreusement désolé, mais j'ai besoin de me ressourcer auprès de mes parents, s'ils sont ceux que je pense. Bien que tu crois m'aimer, je ne suis pas du tout sûr de la même chose vis-à-vis de toi. J'ai donc décidé de prendre un certain recul pour être capable de faire le point sur ma situation actuelle. Malheureusement, je n'ai pas eu le courage de te dire de vive voix tout ce que je voulais écrire dans cette lettre. Il me semblait que c'était beaucoup trop difficile pour toi et pour moi, car tu aurais sûrement tenté de me retenir pour que je ne parte pas loin de toi. Je suis conscient que tu m'aimes, mais à travers cet amour que tu me portes, peut-être que nous nous sommes perdus et je crois que c'est pour cette raison que j'ai dû te quitter pour un court laps de temps. Pendant mon absence, je te demande volontiers de prendre soin de toi et de penser à tout ce que je représente pour toi. Je tenterai de faire de même de mon côté. Sur ce, nous allons sûrement nous revoir dans quelques jours. Prends du temps toi aussi pour te ressourcer. Je voudrais te dire que je t'aime, mais j'en suis incapable. Donc, je te dirai seulement que tu es sûrement une très bonne personne.
Amicalement , Stéphane.
La tristesse m'a alors envahie. Comment pourrais-je survivre sans mon amoureux? J'ai éclaté en sanglots. Tout ce qui m'entourait me faisait penser à lui avant, mais maintenant c'est encore plus vrai étant donné que tous les objets de cette pièce sont imprégnés de son odeur, de son parfum. J'ai pris sa photo entre mes mains. Je la regarde et l'émotion me vient automatiquement. Quand je regarde son regard traverser le mien, je me sens envahir par une douceur empreinte de passion. À travers le bleu azur de ses yeux, je peux entrevoir la passion qui ne cessait de se consumer lorsque nous étions tous les deux à l'apogée de nos sentiments. Sur cette photo, entouré de ses bras, je me sentais protégé. Aucune détresse ne pouvait alors se détecter dans le moindre de mes gestes. Je pouvais m'abandonner à ce qu'est l'amour. La tendresse qui pouvait se dégager de nos auras réunis ont pu nous faire découvrir l'amour si intense que nous entretenions l'un envers l'autre. Puis, à un moment donné, je détourne mon regard de cette photo. Les larmes envahirent mon visage dépourvu de toute gaieté. À cet instant, je me demande encore comment je vais vivre sans toi à mes côtés. Les prochains jours risquent d'être plus difficiles. Mais, vais-je vraiment réussir à passer au travers? Seul le temps pourra me le dire. Cependant, pour l'instant je dois me resaisir et reprendre sur moi-même . Sur la table, près de l'enveloppe dans laquelle était la lettre, je prends un mouchoir. J'essuie le torrent de larmes qui affluait sur mon visage et je me lève. Je sors de cette chambre et je vais fermer cette porte pour ne plus y revenir avant que mon amoureux n'y revienne. Cette chambre me rappelle trop Stéphane. Si je continue à y demeurer, je risque de pleurer toutes les larmes de mon corps et finir par sombrer dans une dépression qui risquerait d'être très profonde. Je suis un homme, pas une femme. Même en quittant cette chambre indéfiniment, un dilemme se pose encore. Stéphane est allé dans toutes les pièces de ce minuscule appartement. Que vais-je pouvoir faire pour ne pas penser continuellement à lui? Devrai-je vraiment quitter ce logement? Je ne sais pas. Je crois que je devrais aller dormir un petit peu pour me remettre les idées en place. Après une bonne heure de sommeil, je pourrai faire le bon choix et prendre la bonne décision.
* * *
D'ordinaire, on dit que le sommeil porte conseil, mais cette fois ce ne fut pas vraiment le cas. Je me suis levé comme si j'avais été une éternité sur un convoyeur à déchet. La dureté de notre vieux divan n'avait guère aidé à l'état dans lequel je me trouvais. Le dos en compote, je peinais à vouloir me relever de la situation dans laquelle j'étais. Moi qui croyais que quelques heures de sommeil allaient me suffire à me remettre les idées en place, je me suis littéralement trompé, car j'étais plus confus que je ne l'étais avant de m'endormir, après avoir lu cette fatidique lettre que Stéphane m'avait écrite.
Bon, il fallait bien que je trouve quelque chose à faire. Je ne vais pas rester planté là et regarder le temps passer. Si je fais cela, je risque de me morfondre de plus en plus sur mon état de détresse. Je devrais sûrement aller voir ce qui pourrait me rappeler de bons souvenirs. Je me lève donc. Ouch, mon dos me fait atrocement mal. Je crois bien que pour la nuit qui s'en vient, je devrai me trouver un autre endroit où je pourrai prendre du repos, car si je me recouche encore une fois sur ce nid d'acariens, je risque ne plus jamais me relever étant donné que j'aurai la colonne vertébrale disloquée .
Debout, je me dirige vers la cuisine. Les pieds nus, je sens bien la texture rugueuse de ce tapis défraîchi. Il est si vieux qu'il n'est plus brun, la couleur qu'il devait avoir quand il a été installé dans cet appartement, il était devenu presque noir. Le téléphone, accroché au mur près de la télé, me sembla particulièrement lourd lorsque je l'ai pris entre mes mains. Un vieux téléphone Panasonic. Ma mère me l'avait donné lorsque je lui avais annoncé que je quittais la maison pour aller étudier à l'extérieur. Bien qu'il ne soit plus très neuf, je l'aimais bien. La précarité financière que je vivais présentement me forçait à conserver toutes ces vieilleries qui trainaient par ici et par là, dont mon vieux téléphone. Bref, après ce court historique de ma vie si palpitante, je compose le numéro : 555-4137. C'est le numéro de mon cher ami Grégoire. Il y a si longtemps que je ne lui ai pas donné signe de vie. Il sera sans doute abasourdi lorsqu'il recevra mon appel, mais je ne peux faire autrement que de l'appeler. Il est le seul qui peut me comprendre. Un coup. J'espère qu'il est chez lui, car j'aurais bien du mal à me changer les idées s'il ne finit pas par décrocher le combiné. Deuxième coup. Bientôt, les sonneries interminables feraient place au répondeur. Il me semble que ces sonneries sont particulièrement énervantes. Elles me font sourciller. À chaque fois que je les entends, j'ai le goût de tirer le téléphone au bout de mes bras pour ne plus jamais les entendre. Ça décroche!
« Hey, Grégoire, comment ça va? ... C'est vrai, je ne t'ai pas donné de nouvelle depuis des lustres. Mais, tu comprendras que nos vies se sont quelque peu distanciées lorsque j'ai dû déménager de Longueuil à Montréal. ... (Il ne faut surtout pas oublier que j'ai appelé sur son cellulaire. Il ne faudrait pas se dire que les numéros de téléphone sont identiques en banlieue et en ville. Il fallait que je le précise.) Quoi? Tu es maintenant sur le boulevard Hochelaga, à Montréal? Non, mais c'est de la chance. Je n'habite qu'à quelques stations de Métro de chez toi. ... Justement. Je sais que cela fait longtemps que je ne t'ai pas donné de nouvelle, mais j'aurais besoin de ton aide. ... Non, ne t'affole pas, je n'ai aucun problème d'argent. C'est que, présentement, moi et mon chum, nous avons quelques problèmes de logistiques et je ne peux malheureusement pas demeurer chez moi, car se serait beaucoup trop difficile, surtout pour moi. ... Je comprends que tu as ta vie, mais tout ce que je te demande, c'est l'hospitalité quelques jours pour que je puisse dormir paisiblement sans avoir à me soucier des quelques problèmes qui me guettent ici. ... Non, j'aime mieux aller chez toi pour que je puisse te raconter toute l'histoire en détail. Ce sera beaucoup plus facile que si je te raconte toute l'histoire au téléphone. ... Quand? Mais je viendrais immédiatement. Je ne sais pas si je te dérange?! ... Vraiment? Alors, j'arrive. »
Je raccroche le combiné. J'ai bien eu peur qu'il ne veuille pas que je passe chez lui pour bien me rétablir, si je peux m'exprimer ainsi. Il a été réticent, mais c'est normal. Cela fait presque 6 ans que je ne lui ai pas donné signe de vie. Si j'avais été à sa place, j'aurais été autant surpris de recevoir un tel appel. Je le comprends d'avoir été si pris au dépourvu, mais je suis content qu'il ait été si indulgent envers moi. Bon, maintenant, si je veux y aller, il va falloir que je me prépare. Je n'ai aucune idée du temps que je vais passer chez Grégoire, donc il faut bien que je me prépare selon ce que je crois avoir besoin. Mais, une chose est sûre, il faut que je rédige un mot à Stéphane, si jamais il venait à revenir pendant que je serai parti. Je...

